Précédent
Au maître, au confrère, à l'ami : florilège d'envois à Paul Bourget

Charles Péguy (1873-1914)

Les trajectoires littéraires et les engagements politiques de Charles Péguy et de Paul Bourget sont bien différents. Ces deux très jeunes orphelins, élevés l’un par sa mère, rempailleuse, l’autre par son père recteur d’académie, fréquentèrent le même collège, Sainte-Barbe, à leurs débuts universitaires. Mais les similitudes entre l’auteur socialiste des Cahiers de la Quinzaine, engagé aux côtés de Dreyfus, et l’académicien qui a rejoint Maurice Barrès et Charles Maurras aux débuts de l’Action française s’arrêtent là. C’est pourtant probablement grâce à l’intervention de Bourget que Péguy obtint le prix Estrade-Delcros pour Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, paru le 16 janvier 1910, dans les Cahiers de la Quinzaine. Ce fut le seul succès public et critique obtenu par Péguy de son vivant. Doté d’un montant de 8 000 francs, ce prix permit à Péguy de renflouer les Cahiers de la Quinzaine. Péguy est considéré, à son corps défendant, comme une belle prise au camp adverse des dreyfusards par ces antidreyfusards qui se félicitent de le voir glorifier une future sainte catholique nationale. En remerciement de son soutien, Bourget est abonné aux Cahiers de la Quinzaine le 22 février 1911. Son journal intime porte trace de ses lectures. Le 11 novembre 1914, deux mois après la mort de Péguy au front, Bourget note cette citation :

De Péguy – Cahier 11ème 8ème p. 38
La liberté dont on dit qu’elle est le premier des biens ne s’obtient généralement que pour son opération de désentrave. Pourquoi la réalité, qui ne peut être un bien plus profond ne s’obtiendrait-elle pas aussi pour son opération de désentrave. [Ms français 664/18]

Cette citation provient de la Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne (Cahiers de la Quinzaine, XV-8, p. 7-101). Au-delà de leurs différences politiques, Bourget salua en Péguy l’homme libre et le grand poète. L’académicien vieillissant n’oublia pas le jeune lieutenant engagé et mort au front le 5 septembre 1914. Le secrétaire perpétuel Étienne Lamy écrivit dans le rapport annuel sur les concours : « L’Académie française réserve ses prix littéraires de 1915 aux écrivains morts en soldats. » (Académie française, Discours et pièces diverses lus dans les séances publiques 1910-1911, Paris, Firmin-Didot et Cie, 1923, p. 535-575). Péguy se vit ainsi décerné à titre posthume, en 1915, le prix Broquette-Gonin, sans que la trace formelle de l’intervention de Bourget ne soit retrouvée. Mais encore une fois, ce prix ne put être décerné sans l’assentiment des ennemis politiques d’hier, Bourget et Barrès, qui célébrèrent en honorant ainsi Péguy, l’Union sacrée et le génie littéraire.

Pour en savoir plus :
ANCELET-NETTER, Dominique, « Charles Péguy et Paul Bourget : références et déférences. À propos du Prix Estrade-Delcros de l’Académie française pour Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc en 1911 », Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, Bourget, Apollinaire, Iqbal ..., n° 168, octobre-décembre 2019, p. 249-268.




Permalien
https://bibliotheque-numerique.icp.fr/idurl/4/9164